Éditions

code EAN :
9782351221723


Parution : 18/10/2018
format 15x22
352 pages
22 euros
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La sauvagerie

Thierry Galibert

La sauvagerie n’est pas la barbarie : elle la précède, historiquement, et, dès la Renaissance, elle lui sert d’antidote jusqu’à devenir, avec Jean-Jacques Rousseau, un référent de l’alternative au libéralisme et au capitalisme qui, dès son temps, tendent à imposer la pensée unique universalisée par le siècle dit des Lumières.
Si le sauvage sert de point d’appui à ce livre, par opposition à un barbare de type féodal qui initie pour sa part le libéralisme, c’est afin de trouver en lui le fondement commun des êtres humains et ainsi mieux justifier la nécessité d’un régime politique répondant à la logique du vivant : Égalité – Fraternité – Liberté. Au travers de sa pratique de la coopération et du fédéralisme, en effet, la sauvagerie promeut une organisation fondée sur la responsabilité individuelle et la participation commune.
S’y ajoute la dimension écologique et, à l’ère où l’écologie dite politique réinvente le fil à couper le beurre, il est essentiel de reprendre, à mi-chemin entre essai et anthologie, des écrits datant – mais non datés – de lanceurs d’alerte constructifs qui incarnent le vrai sens des Lumières.

Historien des idées et de la littérature, Thierry Galibert est professeur à l’Université d’Aix-Marseille. Après Le Poète et la modernité (1998), La Bestialité (2008) et Le Mépris du peuple (2012) – ces deux derniers ouvrages également parus chez Sulliver –, La Sauvagerie constitue le fondement de sa réflexion sur l’élitisme occidental.
 

Extrait :

Dans le prolongement des découvertes, par les explorateurs, de continents inconnus, le siècle dit des Lumières peut être lu au travers de la sauvagerie, du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les Hommes de Jean-Jacques Rousseau au Supplément au voyage de Bougainville de Denis Diderot, en passant par les Entretiens d’un sauvage et d’un bachelier et L’Ingénu de Voltaire. La définition à laquelle ils se réfèrent est peu ou prou conforme à celle que donne Voltaire par l’intermédiaire de son bachelier interprète de l’Occident civilisé: sont «sauvages les bêtes qui ne sont pas apprivoisées, et qui s’enfoncent dans les forêts; et de là nous avons donné le nom de sauvage à l’Homme qui vit dans les bois» – parti étant pris, dans les pages qui suivent, de doter Homme d’une majuscule chaque fois qu’il signifie également femme, donc être humain.
La sauvagerie ne tient à rien d’autre qu’à son fondement étymologique – du latin silva qui signifie forêt – et, dans ses aboutissants pour le siècle des Lumières, elle peut être envisagée en fonction des remarques de Diderot dans sa contribution – non signée – à l’Histoire des deux Indes de l’abbé de Raynal: «Sans doute il est important aux générations futures, de ne pas perdre le tableau de la vie et des mœurs des sauvages. C’est, peut-être, à cette connaissance que nous devons tous les progrès que la philosophie morale a faits parmi nous.» La morale procédant des mœurs, Diderot boucle plusieurs décennies de réflexions sur la sauvagerie en soutenant que, au moins dans un domaine, le progrès des Lumières est dû à la découverte de la sauvagerie: «Depuis qu’on a vu que les institutions sociales ne dérivaient ni des besoins de la nature, ni des dogmes de la religion, puisque des peuples innombrables vivaient indépendants et sans culte, on a découvert les vices de la morale et de la législation dans l’établissement des sociétés. On a senti que ces maux originels venaient des fondateurs et des législateurs.»
Ainsi envisagée, la sauvagerie conserve indéfiniment son actualité, et la nécessité de la revigorer se justifie, certes, parce que les exemples observables qui en témoignent se raréfient – pour ne pas dire ont complètement disparu –, mais aussi pour mesurer l’étendue des progrès effectivement réalisés sur sa base, d’autant que Diderot soutient que «c’est l’ignorance des sauvages qui a éclairé les peuples policés».