Éditions

code EAN :
9782351221464


Parution : 13/03/2018
format 13x20
224 pages
16 euros
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La citadelle Espérance

André Bonmort

«…et aujourd’hui, après cette longue nuit de notre conscience, nous nous réveillons en panique et découvrons atterrés que nous n’avons plus sur cette Terre de demeure et nul asile intérieur où nous réfugier…»
Dans un monde qui se dérobe chaque jour un peu plus sous nos pas, la citadelle Espérance ne sera bientôt plus que ruine.
«…les espèces elles-mêmes ne peuvent échapper à cet emballement elles disparaissent avant d’avoir fait leur temps et l’espèce humaine emportée par ce mouvement glisse à pleine vitesse sur la pente qu’elle a savonnée…»
Dressant l’hallucinant recensement des maux qui nous minent, ce texte en rupture en appelle à la résistance de notre bastion intime et à l’exploration de nouveaux territoires.
«…au bord du précipice des siècles là où s’ouvre cette immense bouche et tentant maladroitement mais de toute ton énergie tentant de réapprendre à parler au temps...»


Nouvelle édition.

André Bonmort est également l’auteur de
L’Âge de cendre, Insurrection du verbe être, Appel au possible, La Guérilla des poètes et Ils ont tué l'albatros, parus dans la collection Littératures actuelles des éditions Sulliver. Face aux excès de la pensée dominante, il tente à travers ses livres de contribuer à réhabiliter la solidarité du vivant.

 

Extrait :

                            cerveaux blancs idées noires, le zèbre ne court plus dans les savanes il est blotti dans les circonvolutions il attend son heure sa dernière il sait sa fin proche inéluctable, déjà les tigres du Bengale déjà les grands rhinocéros blancs ne se comptent plus en rayures sur son dos déjà les lions de l’Atlas déjà les gorilles du Congo bientôt les éléphants les bonobos sans parler des abeilles et lui-même ne se déplace plus guère en troupeau que dans les documentaires, il s’agit de traverser encore une fois cette sacrée rivière Mara il s’agit d’égayer de sa présence bigarrée la trop monotone procession de gnous couleur de boue il s’agit de faire sa part d’éclaboussures et une fois encore la nique aux crocos il s’agit d’accomplir consciencieusement cette ultime migration télévisée il s’agit de clôturer dignement le show en bon zèbre insoucieux des barbelés qui lui zèbrent la peau, il s’agit d’apporter à ces cerveaux blancs l’apaisement passager le salvateur relâchement de conscience du bon berger sachant prendre soin de ses animaux les guider vers les verts pâturages, il s’agit de distiller cette sensation de plénitude si étrangère aux rues de nos villes mais que peut encore laisser entrevoir un paysage de savane soigneusement cadré, ce sentiment d’harmonie universelle, l’expression est forte et d’aucuns la jugeront niaise et c’est littéralement cela dont il s’agit, notre sempiternelle niaiserie notre incurable inclination à nous masquer la réalité et l’exploitation incessante éhontée qui est faite de cette faiblesse, aujourd’hui c’est ce zèbre appliqué à bien présenter, hier c’était la carte postale retoquée des Seychelles, avant-hier l’idyllique vie quotidienne des Malgaches ou des Bengalis mais chaque cerveau blanc un tant soit peu réfléchi sait bien que ces malheureux clichés humains enluminés le temps d’un documentaire se débattent pour tenter de survivre sur leur planète de seconde zone, sait bien que ces îles en peau de chagrin sont jour après jour grignotées avec l’appétit de l’inéluctable par la montée de l’océan Indien, sait bien que ce pauv’ zèb’ n’est plus qu’un personnage de musée Grévin en sursis, sait bien que ses deux hémisphères sont continuellement bercés dans le giron du Grand Mensonge indéfiniment réinventé, sait bien qu’il s’agit continûment de baratter cerveaux blancs idées noires idées noires cerveaux blancs afin de produire ce gris indémodable ce gris durable, promesse du monde de demain, promesse qu’il y aura un demain puis un demain puis un demain même si depuis longtemps il n’y a plus d’aujourd’hui, ce bel aujourd’hui seul susceptible de nous offrir le loisir de nous interroger sur demain et d’essayer de le réorienter, de le reprendre en main, de redonner espoir aux zèbres aux îles aux Malgaches aux Bengalis et à nous-mêmes le courage d’affronter les idées noires de regarder en face leurs fantômes d’assumer leurs ténèbres de nous y frotter au risque d’assombrir notre gris de le souiller de le brouiller mais tant pis si c’est le prix à payer pour renouer avec la tonalité de la réalité à laquelle nous sommes confrontés, le prix pour assainir nos circonvolutions le prix pour ancrer en nous la résolution que jamais plus les entreprises de manipulation vastes et délibérées