Insurrection du verbe être
André Bonmort
« Un jour, demain, nos voix raffermies ne seront plus balayées d'un revers de mémoire ; un jour la dignité ne sera plus assassinée par l'indifférence. »
L’enfant africain affamé, l’irradiée de Nagasaki, l’ouvrier sacrifié au nom de la sacro-sainte rentabilité, l’éternelle putain, éternellement mortifiée… mais aussi le serf sous la botte du Moyen Âge, la jeune Maya immolée à des dieux sourds… ou encore le végétal inlassablement défriché, et puis notre Terre épuisée, défigurée : surgissant de notre actualité ou de notre passé, des voix indignées s’élèvent, mêlées, en quête de leur identité bafouée.
André Bonmort a publié l'Âge de cendre et Appel au possible aux éditions Sulliver au sein desquelles il s'efforce également, en tant qu'éditeur, de donner la parole à «la part fragile du monde».
Extrait :
Oui, j’étais belle, et j’étais féconde, dans ma période cambrienne. Déjà pourvue de ces appâts uniques, dans ce quartier de la galaxie. Mes gestes étaient valse. Ma taille reggae. Zambèze et Niagara se laissaient deviner. Mes mers flamboyaient de lueurs de levants. Mon souffle était de siroccos, d’harmattans. Autour de moi, je sentais le désir rôder. Et nuit noire. C’était le cambrien. Le tout début de l’adolescence. À peine. Je ne connaissais rien de la création. Quelqu’un m’avait aidée. Quelqu’un. Une bergère. Un berger. Qui avait trouvé les bons mots. Les bons gestes. Qui incitaient. Qui excitaient ! Allez, Terra ! Allez ! Il fallait… Comment dit-on, à présent ? Pondre. Accoucher. Enfanter !… Et alors cette éclosion !... Quelle allégorie de la pétulance ! Qui m’avait aidée ? Je n’y avais seulement pas prêté attention, tant j’étais environnée d’influences. Il fallait, simplement. La confusion ne suffit-elle pas à expliquer la clarté ?…
… Dans mon ventre marin, les espèces se bousculaient par centaines. Par milliers ! Pour vivre ! Vivre absolument ! Et les plus fortes ne se nourrissaient pas de l'objectif limité d'éliminer les plus faibles. Non. Tout naissait. Tout naissait... Et un peu disparaissait. Et à nouveau tout naissait. Tous les possibles étaient expérimentés. Les impossibles eux-mêmes s'essayaient un moment, sous mes encouragements. Odontogriphus de Terra. Canadaspis de Terra. Hallucigenia. Opabinia. Odaraia. Habelia. Marella. Sarotrocercus. Anomalocaris nathorsi… Une exubérante famille expérimentale. Certains possédaient cinq yeux. D'autres étaient dotés de pattes impraticables. De pinces-ouvre-boîtes inserviables. De tentacules, quand il aurait fallu des nageoires. L'hallucinante ménagerie maritime ! Elle efface en fantaisie les banals mammifères réputés évolués. Et pourtant ceux-ci ont survécu. Et les fous ont disparu. La raison a gagné. La retorse a exterminé mes enfants à cinq yeux. Ou à trois têtes-six queues. Elle déblayait le terrain pour les vers vertébrés. Avant de bientôt tracer la route, bitume tout chaud, bande blanche fluo, panneaux annonciateurs démesurés: « HOMO SAPIENS SAPIENS, 500 MILLIONS D'ANNÉES ! ››...
… Ces esquisses d'êtres qui déferlaient, en bienfaisant raz-de-marée ! Pourquoi l'espèce humaine perdure-t-elle, quand tant se sont éteintes ? Pourquoi domine-t-elle, quand d'autres se sont atténuées ? La domination et la durée sont-elles des critères de choix, les hauts morceaux de la vie ? Ou plutôt l'éphémère, l'humilité. Cohorte des enfants disparus. Par délicatesse. Par modestie. Et ces imbus sans foi ni loi ! Leurs grands pieds dans mes petits plats ! Voilà comme on règne ! Comme on insinue, sans scrupules, sa branche de généalogie. Tous les moyens sont bons, dans la course à la ramification. On brise menu le petit bois de ses ancêtres, pour le plaisir d'une flambée !
Tous en rond, la tribu, et Dieu par-dessus. Au milieu de la déchetterie spatiale, brinquebalante boulonnerie de spoutniks désaffectés, il veille sur les décharges de croûte. Insoucieuse du saccage, l'espèce-reine n'en finit pas de pétroler. Elle se gave des fruits de ses forfaits. Le progrès, maître d'hôtel glacé, présente chaque matin, sur les carrelages des supermarchés, l'éventail des victimes du jour, sur pattes ou sur pied, à écailles ou à plumes, originales ou clonées. La Terre nourricière est inépuisable ! Et la marmaille, à coups de saignées, de forages, de pompages lui dilacère de plus belle les entrailles...
|

code EAN :
9782351220559
Paru le
27/11/2009
format 13x20
176 pages 15 euros
» commander
|