Insurrection du verbe être
André Bonmort
Au fil des pages, des voix s’élèvent, celle de l’enfant sacrifié, celle du serf humilié, celle de la putain des bas-fonds, celles de l’animal de laboratoire, du végétal mutilé… Celle du "sauvage" que l’on a converti, et celle de l’apôtre désabusé de Bouddha ou de Jésus-Christ. Celle de la Terre – notre Terre – défigurée.
Voix qui s’insurgent. Voix de la Vie, qui s’interroge : « S’élucidant, s’exhaussant, l’homme serait ce précieux allié qui saurait m’aider à faire flamboyer le monde… Il ne fait que l’embrumer !... » Peut-on encore espérer en cette espèce ?...
Extraits :
… Je suis l’enfant du Sud. L’enfant. L’enfant lointain. L’enfant oublié. L’enfant dérangeant…
La faim a remplacé ma mère, quand les seins de ma mère se sont asséchés. La faim me berce. La faim me parle. Elle me résume la vie. Je suis vieux avant d’être enfant. Un vieillard de trois ans !…
Ma plainte ne va pas durer. Parler est un luxe hors de ma portée. Ma bouche est impraticable. Une langue enflée encombre mon palais miniature. Mes lèvres craquelées s’entrouvrent sur des gencives vides. Mes carences en sont la cause. Mes carences m’élucident si commodément ! Elles expliquent mon ventre-ballon. Mes membres flottants, bâtonnets mal fixés à la poche bombée du tronc. Elles expliquent mon sexe-chenille. Mon crâne bosselé, malléable. Elles expliquent la faiblesse toujours accentuée qui engourdit mes gestes. La gueule blanche des carences est la trappe anonyme qui happe les enfants d’Afrique…
… Je suis frère métis, de la Caraïbe…
Né à Gosier, Guadeloupe, de père Bastien et mère Félicité. C’est écrit là, sur mes papiers. Qui oserait s’attaquer à la valeur des mots couchés ? Monseigneur l’évêque lui-même, qui officie à temps perdu dans notre cathédrale de tôle, chacune des phrases alambiquées de ses homélies le pétrit un peu plus de cette certitude que les mots appartiennent au royaume de Dieu. Le Verbe n’était-il pas au commencement ? Il m’a nommé. Il m’a baptisé. J’existe. De père Bastien. De mère Félicité. Il a simplement omis de préciser l’inavouable. Il n’est mentionné nulle part, sur le carnet, que mère Félicité était une chèvre, et père Bastien un mulet…
Un mulâtre et une câpresse !… Ces mots-là sont restés tus, à Gosier. L’oiseau des sons se cogne au fond de ma gorge, plus cadenassée qu’une cellule de Gorée…
… Je suis cousin chimpanzé, martyr favori des expériences des apprentis sorciers…
J’entretiens depuis beau temps une relation privilégiée avec la sphère scientifique. Les chercheurs me font l'honneur de considérer que je dispose du "potentiel de pensée" le plus rapproché du leur, encore que l'écart soit considérable. Cette proximité éloignée justifie quelques traitements de faveur. On me réserve pour les tests d'élite. Et je suis logé en cellules individuelles, contrairement aux rats, cobayes et assimilés, entassés dans d'insalubres clapiers. L'envers de la médaille est cette sollicitude acharnée qu'ils manifestent à l’endroit de mon encéphale. Soucieux jusqu'à la fébrilité du fonctionnement de leur propre cervelle, mais désireux de ne pas l'abîmer, ils cherchent dans mon imperfection les racines de leur supériorité. La démarche prête à sourire. Car je ne livre de moi rien de plus que ce qu'ils demandent. Et ils ne savent demander qu'en fonction de ce qu'ils sont. Leurs manques me sont exposés sans fard...
… Je suis la tige familière qui oscille, dans la forêt de l’âme, tour à tour langoureuse et rebelle. Des doigts verts et souples, frissonnants sous la brise, ployant sous la tempête, ou simplement suspendus dans l’air calme. Des doigts dentelés, comme travaillés au crochet par de très vieilles femmes, qui auraient laissé là les derniers feux de leurs yeux. Des doigts imprévisibles, tantôt ruisselants d’humidité, tantôt cuits par le soleil… Fougère ! Je suis cette frémissante fille du règne végétal, qu’une évolution réductrice s’applique à défigurer…
Me voici "végétative", aujourd’hui. L’homme s’est éloigné de la nature, il l’a asservie. Et nous autres, végétaux, qui sommes son corps et son sang, qui communions avec elle dans une messe perpétuelle, il est de bon ton de nous attribuer cette existence de seconde zone, cette "sous-vie". A lui, l’homme, la pleine, l’épanouie. A nous la végétative. Comment s’en étonner ? Pour ses "prochains" eux-mêmes il a si bien su inventer ces catégories humiliantes : tiers-monde ; quart-monde ; sous-développés…
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code EAN :
9782911199684
format 125x190
144 pages 10 euros |