Éditions

code EAN :
9782351220658


Parution : 18/06/2010
format 13x20
128 pages
12 euros

Appel au possible

André Bonmort

«Car c’est bien le processus dans lequel nous sommes engagés, n’est-ce pas? Une évolution. Et nous sommes bien en concordance quant au résultat auquel nous aspirons: changer d’ère!»
Ce conte contemporain donne la parole à notre mémoire la plus enfouie pour tenter de démêler les fils de notre avenir. Le questionnement moral et l’urgence écologique s’invitent non sans ironie dans le processus d’évolution de l’espèce. Emerge dès lors, incontournable, la nécessité de renouer avec la solidarité du vivant, de reprendre conscience de l’appartenance à «l’immémoriale unité».
"Apprendre l'arbre, derrière l'apparence de l'arbre. Apprendre le ciel d'hiver, le ciel d'été, sous le vernis du panorama. Sous l'homme blanc ou sous l'homme noir, libérer l'homme allégé. L'hommidée!..."

André Bonmort a également publié l'Âge de cendre, Insurrection du verbe être, La Guérilla des poètes et La Citadelle Espérance aux éditions Sulliver au sein desquelles il s'efforce également, en tant qu'éditeur, de donner la parole à «la part fragile du monde».

Extrait :

Je me souviens distinctement de la façon dont tout a commencé, il y a pourtant une éternité.
Tout a commencé par cette couleur qui lentement se déployait à partir d'un centre minuscule. Une couleur «pétante», dirait-on à présent. Un rouge cru. Un rouge sang, le même précisément qui irrigue les innombrables organismes fermés qui constituent aujourd'hui ma partie réputée la plus évoluée.
Mais à l'époque, dans cet étroit commencement, j'ignorais tout du problématique devenir de cette couleur pétante qui en moi se déroulait et que j'observais du dehors se déroulant. J’étais simplement consciente qu’un lien singulier nous unissait, que j’étais à la fois son environnement et sa plus intime substance, par l'effet de cette troublante capacité de dédoublement que j'ai expérimentée dès mon premier instant.
Premier instant n'étant pas le terme véritablement approprié, puisque je sentais confusément que si quelque chose commençait par ce filet rouge sang qui s'organisait insensiblement en spirale, c'était parce que dans le même instant quelque chose d'autre, quelque part, finissait. Et finissait dans cette même couleur rouge sang.
Mais je n'avais pas la mémoire de ce quelque chose qui finissait, juste un pressentiment. Comme si je venais de traverser cet état mal défini que l'on nomme la mort, par défaut. Voilà: j'émergeais confusément d'une sorte de mort; je pressentais que quelque chose avait fini dans cette couleur rouge sang; je voyais quelque chose d'autre commencer par cette même couleur rouge sang et j'avais conscience de m'identifier à ce quelque chose qui commençait, c'était moi. Comme seraient moi, une éternité plus tard, les innombrables organismes individualisés dans lesquels ce même sang circulerait en circuit fermé. Comme seraient moi la griffe, le croc, la lame, la balle qui fréquemment s'en viendraient ébrécher l'un de ces circuits. Comme serait moi l'hémorragie qui s'ensuivrait. Comme serait moi cet état mal défini – la mort, appelons-la ainsi – qui souvent succèderait à l'hémorragie.
Mon destin était implacablement inscrit dans ce minuscule filet rouge sang amorçant d'emblée une spirale qui me mènerait inéluctablement là où j'en suis désormais. Une spirale infernale. Mais bien sûr je l’ignorais.
Je n'ai compris que longtemps après. Longtemps. J'avais traversé l'âge de l'air, filant longuement ma spirale dans une sorte d'immense béatitude inquiète; l'âge du feu, qui avait comme surgi de mon inquiétude et l'avait justifiée de ses embrasements et de ses turbulences; l'âge de la terre, où tout s'était peu à peu tant bien que mal apaisé, avait trouvé une place précaire et mouvante; l'âge de l'eau, enfin, au terme duquel était apparue cette infime agitation, ce dérisoire surcroît de vie que l'on a depuis pompeusement dénommé «la vie», qui introduisait l'âge de la chair.